interview de Mufoncol Tshiyoyo au journal Le Phare à Kinshasa

Dans une interview accordée à notre confrère kinois « Le Phare », Alphonse Tshiyoyo Mufoncol, ancien membre du Haut conseil de la République- Parlement de transition, sous la bannière de l’opposition radicale (courant : Nouvelle classe politique), jette un regard critique sur les sept années de pouvoir du régime de Kabila père et fils. Sans oublier le fonctionnement du gouvernement de transition en place depuis le 30 juin 2003. Notre journal reproduit, pour ses lecteurs, cette interview compte tenu de son contenu qui est d’une actualité brûlante.

Vous avez disparu de Kinshasa depuis 1998. Qu’est-ce que le peuple congolais peut retenir de vous aujourd’hui et à quand votre retour au pays?
Je suis parti de Kinshasa, non pas parce que j’ai voulu partir. J’y ai été forcé par ceux qui assument aujourd’hui devant l’histoire la responsabilité d’avoir fait entrer des loups dans la bergerie. On les appelle souvent « les kabilistes ». Il faudra comptabiliser dans ce lot tous les « Afdéliens ».

Tout commence en effet après la publication de mon pamphlet : « Arrêtez Kabila aujourd’hui, demain il sera tard », pamphlet que notre cher aîné, ami et combattant de la liberté, le feu Bosange Yema, a publié dans son journal « L’ALARME ». Ici, je voudrais m’arrêter pour rendre hommage au défunt. Mes pensées vont particulièrement à sa famille et à la rédaction du journal L’ALARME.

Comme tout le monde le sait, Bosange Yema fut arrêté, jugé, condamné et jeté comme un malotru à la prison de Makala pour atteinte à la sécurité de l’Etat. Un État que ces mêmes kabilistes finiront par vendre aux enchères « aux amis de 30ans ». Après avoir passé une année en prison, Bosange nous rejoindra en exil à Brazzaville où il rendra l’âme. Il laisse femme et enfants à la fleur de l’âge qui avaient encore grandement besoin de leur père et mari. Bosange manque à cette société, comme il manque et va manquer à notre combat commun. Sa mort est une plaie qui ne se refermera pas de si tôt. Nous pleurons et pleurerons toujours un combattant, un journaliste, un ami et un grand frère. Que Dieu ait son âme.

Dans ce pamphlet, je me rappelle avoir écrit que les Rwandais ne quitteront jamais le Congo sans qu’il n’ait emporté avec eux celui ou ceux qu’ils ont imposé aux Congolais. Et aujourd’hui, je constate que l’histoire a fini par nous donner raison. Il est certes vrai que nul ne peut se réjouir de la mort d’un être humain, qu’il soit celle d’un adversaire politique ou celle d’un ennemi qu’il aurait lui-même étranglé de ses propres mains. La mort d’un être humain a toujours été un lieu de questionnement et une grande perte. Mais cela ne m’empêche pas de constater que Kabila Laurent est mort emporté par ceux- là même qui l’ont hissé au pouvoir à Kinshasa. Mais on nous répondra par contre, mais pourquoi les Rwandais sont toujours là au Congo alors que Kabila n’y est plus. Il ne faut pas vite oublier que Kabila Laurent n’a pas été le seul à bénéficier de leur «magnanimité ». Les rwandais resteront au Congo aussi longtemps que les Kabilistes et ses nouveaux rejetons auxquels ils ont donnés naissance demeureront au pouvoir. La raison est simple. Pour les rwandais, les Kabilistes leur doivent tout : le pouvoir, leur arrogance qu’ils affichent et cet amateurisme qui caractérise leur gestion enfantine de la chose publique. Il y a aussi ce manque criant de leadership au niveau national. Le Congo apparaît aujourd’hui comme une monarchie où trônent les bêtes à Dieu.Notre départ du pays ne signifie pas que nous avons cessé notre combat politique. Loin de là, l’ordre actuel étant un désordre, et en l’absence d’une visibilité certaine, nous nous interdisons de baisser les bras. Nous allons rentrer au pays quand nous le voudrons. Nous sommes congolais et nul ne peut mettre en doute notre « congolité » que nous refusons d’élever au rang d’un nouveau nationalisme, bien que cette terre soit celle de nos ancêtres.

2. Quelle lecture faites-vous de la situation de guerre qui prévaut actuellement à l’Est de la RDC et quelle solution préconisez-vous pour solutionner ce problème?
En l’absence d’une victoire militaire d’un camp sur un autre, tout en sachant que la donne politique sur le terrain au Congo étant militaire, je doute fort que le Congo puisse un jour connaître une paix durable. L’espace 1+ 4 est malheureusement là comme un miroir qui nous renvoie l’image d’un Congo en état permanent de guerre. Ceux qui siègent au sein de cet espace, soit comme président, soit comme vice-présidents, ils sont désignés à ces postes comme des représentants d’une réalité militaire que personne n’est à mesure d’enrayer jusque là.Ils resteront rebelles aussi longtemps qu’ils ne seront pas désarmés, aussi longtemps qu’ils conserveront chacun sa capacité de reprise de guerre, qu’il s’agisse du M.L.C., du R.C.D. ou encore du P.P.R.D., aile rescapée de la défunte A.F.D.L. Mais en vertu de quoi allez-vous demander à ceux qui pensent qu’ils n’ont pas été militairement défaits d’accepter de se soumettre à une autorité qui est loin de faire l’unanimité, et même si cette autorité existait, qu’ils ne sont pas prêts à reconnaître parce qu’elle n’est pas le fruit d’une conquête militaire à même de faire taire leurs prétentions. Il ne faudra pas se voiler la face. Seule une victoire militaire est capable d’imposer aux adversaires une pilule qu’ils refuseraient d’avaler. Beaucoup le nieront, mais nous nous entêterons d’y croire.En l’absence d’une victoire militaire, les politiques congolais, du moins ceux qui veulent conserver le pouvoir et diriger le pays, devraient négocier et imposer une victoire politique que les accords de Sun City sont loin d’accorder. Ces accords sont muets. Ils ne disent pas clairement qui est qui et fait quoi au Congo. Ces accords n’arrivent pas à imposer une vue d’une majorité déclarée à une minorité qu’ils ne savent pas non plus isoler. Son seul mérite est d’avoir officialisé la multitude des forces politiques et militaires qui opèrent au Congo. Mais cette reconnaissance ne permet pas de dégager un leadership politique. Et en l’absence d’un leadership défini, le jeu politique congolais est condamné à l’immobilisme.Le jeu politique ressemble à un certain moment à un tournoi de football. Il a besoin d’une victoire pour départager deux ou plusieurs adversaires. Et en l’absence d’une telle victoire, le leadership est loin d’être acquis.

C’est la voie ouverte à l’incertitude, à la contestation et aux affirmations de puissance auxquelles on assiste ce dernier temps. Joseph Kabila, le « fils » de l’autre Kabila ne gouverne pas le Congo. Ce n’est pas l’épisode de major Kasongo qui le démentira : Le Congo n’est pas gouverné.

Le refus des uns et des autres de bâtir une armée unique et nationale démontre aussi le manque de sérieux des accords de Sun City et la faiblesse d’un « pouvoir » que personne ne respecte, même pas les signataires desdits accords. Tout est dans ce cas possible.

3.Quelle image les Occidentaux ont-ils de la nouvelle classe dirigeante qui est au Pouvoir en RDC depuis le 30 juin 2004?
Je ne pense pas qu’il y ait une classe politique au pouvoir au Congo depuis le 30 juin 2003. Louis Michel, à l’époque ministre des affaires étrangères et parrain du pouvoir actuel au Congo, fut le premier à dénoncer ce qui est depuis un secret de Polichinelle. Ce ne sont pas non plus les récentes déclarations de l’actuel ministre belge des affaires étrangères qui le démentiront. Il y a un manque criant de leadership politique au niveau national. Personne ne se démarque, ni ne sait prendre de l’initiative, sauf dans le cas où ils sont poussés par et de l’extérieur comme des pions manipulés.

Il y a trop de coqs dans le poulailler. Il n’y a pas de place dans un poulailler pour plusieurs coqs. La théorie du fonctionnement d’un poulailler exclut un leadership collectif. Et si les coqs ne savent pas se neutraliser, il faut que quelqu’un les neutralise. Le Congo, qu’on ne se leurre point, n’est pas à l’état actuel une démocratie pour que les règles d’une vraie démocratie y soient appliquées. C’est pourquoi je pense en ce qui me concerne que ceux qui incarnent une conception nouvelle de la chose publique arrachent le pouvoir politique par tous les moyens et impose cette conception nouvelle à tout le monde pour le seul l’intérêt du peuple congolais.

La classe politique actuelle est une création rwando –ougandaise. Le PPRD est une aile rescapée de l’A.F.D.L. Tandis que le R.C.D en est une autre. Les deux ailes forment ce qu’on appelle l’A.F.D.L., un « conglomérat d’aventureux », une création rwando- ougandaise. Le M.L.C. est une autre création ougandaise. Il est dans ce cas bien difficile de parler d’une classe politique congolaise qui gouverne le pays depuis le 30 juin 2003. Il faudra ajouter aussi que ce qu’on appelle chez nous « l’opposition politique » qui est un prolongement des liens que ses alliés politiques internes, à savoir le M.L.C., le R.C.D et le P.P.R.D ont avec le Rwanda et l’Ouganda. C’est révoltant, mais c’est une réalité bien Congolaise car personne ne s’en offusque.

Le Congo a besoin plus que jamais aujourd’hui d’un leadership nouveau, d’un leader « vertébré », aurait dit Monseigneur Monsengwo Pasignya pour incarner sa renaissance. Cette espèce- là est rare de nos jours.

4. L’actualité politique en RDC reste dominée par la suspension de six ministres, dont Joseph Olenghankoy et Diomi Ndongala parce que cités dans un rapport du Parlement pour détournement des deniers publics. Quel est votre avis par rapport à ce dossier?
Je connais assez bien Bakandeja dont les qualités intellectuelles et morales ne peuvent être mises en doute. Je me rappelle bien l’épisode de la Nouvelle Classe Politique, N.C.P. Je peux aussi dire que je connais un peu Joseph Olenghankoy. Je doute fort que Olenghankoy ait si vite changé, lui qui a combattu avec acharnement le régime de Mobutu. Il aurait pu déjà à cette époque se faire largement corrompre. Mais il ne l’a pas été. Pourtant les occasions n’ont jamais manqué. Les malversations financières qui sont mises à sa charge ne me convainquent pas assez pour croire à la culpabilité d’un jeune homme qui a sacrifie une bonne partie de sa jeunesse dans un combat où il avait tout à perdre. N’ayant pas accès au rapport de la commission Bakandeja pour que je fasse ma religion, je demande comme tout le monde que la lumière soit faite sur ce dossier pour que cela n’apparaisse pas comme un règlement de compte en face d’un adversaire éventuel. Qui sait ?

5. Croyez-vous à l’organisation des élections dans six mois en RDC avec tout ce qu’il y a comme écueils sur terrain?
Nous avons été habitués à ce genre de slogan sous le défunt régime mobutiste. Peu prennent les armes de nos jours et se convertissent en démocrates. Il n’existe pas une volonté politique réelle de la part d’un pouvoir très affaibli à qui on demande en plus d’amener le peuple congolais aux élections dans six mois, on dit bien six mois et six mois, c’est déjà demain.

On ne peut pas aller aux élections lorsque le M.L.C, le R.C.D. et le P.P.R.D. ne sont pas prêts à lâcher le contrôle des régions sous leur administration.

On ne peut pas aller aux élections lorsque le M.L.C., le R.C.D et le P.P.R.D. conservent intactes leurs forces militaires respectives et traînent le pied lorsqu’il est question de former une armée nationale.

On ne peut pas aller aux élections lorsque l’autorité censée amener le peuple congolais aux élections s’affronte sur le terrain militaire. Nous avons du mal à croire que ceux qui continuent à se battre sur le terrain et qui conservent intactes leurs forces militaires respectives soient à mesure d’organiser une élection pacifique et libre au Congo.

En conservant leurs forces, le MLC, le RCD et le PPRD affirment n’être pas prêts à accepter le verdict des urnes. Il circule au Congo de nos jours un nombre impressionnant d’armes et des minutions de guerre que personne n’est aujourd’hui à mesure de dire avec certitude leur nombre et leur quantité. Il y a de quoi se demander quel est ce candidat qui s’exposera quand il sait que son groupe ou son parti ne contrôle pas militairement la circonscription électorale où il sera appelé à se présenter. Il est difficile de savoir qui va tirer le premier et le mettra sur le dos de l’autre. Les élections dans six mois au Congo sont une chimère.

Cette nouvelle guerre à l’est, avec la complicité de Kagame, me semble être un prétexte pour arracher au peuple congolais une énième transition.

In le quotidien Le Phare

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Alphonse S.Tshiyoyo Mufoncol